Stephan LEWIS – fantastique

14 février, 2009

Les Sondeurs du Temps

Classé dans : Non classé — Stephan LEWIS @ 14:17

Suite de : Les Sondeurs du Temps

Stephan LEWIS

 CHAPITRE III

        

     L’heure se faisant tardive, ils ont une nouvelle fois regagné l’abri de leur campement, sous le regard curieux d’un écureuil pourpre qui s’est vivement agrippé à la fourche d’un arbre avant de disparaître dans le feuillage. La pluie tropicale s’est brusquement mise à tomber, pour se transformer aussitôt en un véritable déluge.
     

     Il est un peu plus de 20 h 15. Les deux amis se sont retirés sous leur tente, tandis que Diego s’affaire à la préparation d’un repas froid sous le refuge de servitude, ses compères disputant une partie de cartes animée et criarde sous l’auvent protecteur. Le martèlement de la pluie sur les feuilles produit un bruit monotone, ne dérangeant pas pour autant nos deux lascars occupés à faire le point sur leurs dernières découvertes.
    

     Ballantine vient de passer timidement le bout du nez par l’échancrure de leur guitoune. Il constate avec satisfaction que le ciel est redevenu clair et limpide. L’averse a cessé, sans toutefois rafraîchir l’atmosphère pourtant déjà chargée et étouffante, mais la rendant plus lourde encore. Il se décide à faire quelques pas à l’extérieur, rejoint presque aussitôt par le professeur qui étouffe un bâillement en enfonçant la flamme craquante d’une allumette dans le fourneau de la courte pipe en écume qu’il vient de préparer.
    

     La pluie tiède a fait exhaler à la terre des parfums poivrés et les Mexicains se sont réunis autour du feu de camp qu’ils ont allumé, afin d’éloigner d’éventuels carnassiers. Ils poursuivent leur partie de cartes, sans plus se préoccuper de leurs employeurs temporaires.      
   

     Tandis que ces derniers se tiennent à quelques pas du campement et avant qu’ils n’aient eu la possibilité d’échanger de nouvelles paroles, Ballantine a sursauté … Winter qui toussotait et se raclait vainement la gorge à plusieurs reprises, asphyxié par la fumée de son brûle-gueule, tressaille à son tour, crachotant nerveusement.
   

     – Vous avez entendu ?… marmonne-t-il le regard figé. 
    

     – Chut professeur !… souffle Ballantine en tendant l’oreille, avec un geste évasif de la main assorti d’un imperceptible froncement de sourcils.
    

     Un silence presque tangible s’installe un instant entre les deux hommes, aussitôt perturbé par les rires bruyants des Mexicains, toujours occupés à disputer leur partie de cartes endiablée.
   

     – Il m’a semblé entendre quelque chose… insiste néanmoins Winter, dans un murmure quasi inaudible.
    

     Sur un nouveau signe de son ami qui s’éloigne silencieusement du camp en direction de la forêt toute proche, ce dernier a cette fois cessé tout commentaire.  
   

     Ballantine vient de marquer un temps d’arrêt à la lisière de la jungle, une flamme d’inquiétude dans le regard, tandis que Winter s’approche timidement à son tour. 
   

     Le silence leur paraît soudain plus lourd, plus oppressant… 
    

     – Mais que !
    

     – Chut professeur… l’interrompt une nouvelle fois Ballantine, en lui retournant un regard sévère.
    

     Un léger bruissement de feuillage, presque imperceptible, n’a cependant pas échappé à l’ouïe fine de celui-ci. 

   

     – Nous ne sommes pas seuls… glisse-t-il au creux de l’oreille de son ami.
   

     Ce disant, il lui pose doucement la main sur l’épaule en exerçant une légère pression. Bien que la végétation dense ne laisse filtrer que peu de lumière, il lui désigne, d’un mouvement du menton, l’objet de sa prévenance, la chose qui vient d’arrêter son regard … 
   

     Une profonde lueur verdâtre se faufile furtivement entre les arbres, une forme imprécise et ahurissante. Elle a traversé leur champ de vision en un éclair, avant de se fondre dans la nuit.
   

     Winter semble transformé en une véritable statue de marbre, figé, paralysé, la main gauche sur le fût de son brûle-gueule, dans une position qui prêterait à sourire en d’autres circonstances. Tous les sens en alerte, Ballantine a l’œil rivé vers l’endroit où s’est dirigée l’étrange apparition, guettant à présent le moindre signe de danger.
   

     La sensation d’une mystérieuse présence se fait de plus en plus sentir. Ils éprouvent en même temps la désagréable impression d’être observés par cette présence indécelable, mais néanmoins bien réelle. L’air semble tout à coup terriblement pesant et comme un fait exprès, des insectes agaçants voltigent en bourdonnant à leurs oreilles, contrariant leur concentration.
   

     Ils ont de nouveau sursauté …
    

     Un grondement bizarre vient de retentir à quelques pas seulement de l’endroit où ils se trouvent, leur donnant à chacun le sentiment qu’un fauve se tient à l’affût, tapi près du campement. 

   

     Un pli de contrariété a barré le front dégarni du professeur et Ballantine a senti une angoisse étrange étreindre son cœur comme un étau.
    

     Nul ne pouvait soupçonner le drame qui guettait les explorateurs de cette ténébreuse aventure, isolés au sein de cette terre mystérieuse des Mayas-Quichés. Ils étaient certainement loin d’imaginer qu’ils allaient faire la plus extraordinaire, la plus fabuleuse des découvertes, celle qui allait changer le cours de leur existence.

*          *

     Le danger, ils en sont subitement conscients, est incontestablement présent. Aussi Winter n’a-t-il pas tardé à réagir … Il s’est  prudemment reculé en invitant son ami à l’imiter d’un signe de la main. 

    

     – Restons près des autres. Il y a des fauves qui rôdent aux alentours… halète-t-il.
    

     Pour toute réponse, Ballantine a amorcé un geste de contrariété. Il n’obtempère pas pour autant. Il s’est néanmoins emparé d’une solide branche qu’il brandit comme une massue et signifie à son ami de refluer vers le campement comme celui-ci en avait l’intention. Puis, d’un pas feutré, il se dirige résolument vers les premiers fourrés … 
   

     Il en est à moins de quelques mètres, lorsqu’un souffle rauque lui fait cesser tout mouvement. Le cœur battant, il s’est retourné vers le professeur, qui ne s’était guère éloigné que de quelques mètres. Ce dernier a aussitôt remarqué son hésitation ainsi que son brusque changement d’attitude. Une angoise insurmontable semble l’assaillir à son tour. Mais ils viennent de sursauter … Un rugissement sourd se propage soudainement dans la jungle, répété et roulé par l’écho, dont l’origine semble toute proche.
   

     Quelque chose est bien là …  Quelque chose de monstrueux, tapi dans l’invisible … Et qui attend …  
   

     Un réflexe approprié, ou plutôt l’instinct de conservation, pousse rapidement Ballantine à prendre l’unique décision qui puisse s’imposer dans ce genre de situation : La fuite. Aussi met-il aussitôt un terme à sa curiosité en tournant rapidement les talons, pour rallier rapidement son ami, qu’un long frisson parcourt déjà de la tête aux pieds.
   

     Les Mexicains ont eux aussi perçu le cri rauque. Ils ont promptement interrompu leur partie de cartes et deux d’entre eux se sont déjà emparés de leurs machettes. Tous se portent aussitôt au devant des deux imprudents, qui ne tardent d’ailleurs pas à les rejoindre.
   

     Winter, le teint livide, a bredouillé quelque chose, qui très probablement équivalait à une tentative de remerciement.
   

     – Nous l’avons … échappé … belle … ajoute-t-il d’une voix haletante et saccadée, plus émotionné qu’essoufflé par cette brusque épreuve forcée et inattendue.    

   

     – Une bande de pumas ou de jaguars doit être à l’affût quelque part aux alentours du campement… hasarde Ballantine, en se passant nerveusement une main ouverte dans les cheveux.
   

     – No Sénor, no, ça pas être cri pouma ! Pas être cri jaguar no plus Sénor. Ca pas être bon dou tout… souffle Miguel, l’un des Mexicains, en se signant à plusieurs reprises, l’œil dilaté par une frayeur naissante. 
   

     – Mais qui veux-tu que ce soit ? Le diable en personne peut-être !… raille Ballantine avec un rire sans joie ; un de ceux qui sonnent faux, tout en haussant les épaules. 
   

     La boutade paraît laisser le dénommé Miguel impassible, car il se presse de répéter inlassablement et avec une certaine insistance les mêmes mots … Ca pas bon, pas bon dou tout ! … Malo ! Malo ! (mauvais)
    

     Winter et Ballantine ont échangé des regards désabusés et tous se sont mis sous la protection du feu de camp qui crépite dans l’obscurité naissante et que l’un des Mexicains s’est pressé de recharger en jetant à plusieurs reprises des branches mortes au centre du foyer. C’est à cet instant précis que Ballantine ressentit une impression étrange, indéfinissable, mais parfaitement insupportable. Tous semblant partager la même angoisse. 
   

     – Ne nous inquiétons pas outre mesure Dany. Les Guatémaltèques ont toujours considéré le Peten comme un territoire mystérieux, légendaire et même vaguement terrifiant. D’ici demain, nos compagnons auront retrouvé le moral… tente d’argumenterWinter sur un ton se voulant rassurant, devant l’expression contrariée de son ami.
   

     Ce dernier semble néanmoins faire fi de la remarque adressée par le professeur. Il est allé prendre ses jumelles et inspecte à présent minutieusement les abords de la jungle. Il est conscient qu’un mystérieux danger les guette, tapi là-bas, quelque part aux alentours, attendant le moment propice pour se manifester et les surprendre. Mais l’obscurité qui envahit peu à peu la jungle, met rapidement un terme à son observation. 
   

     Le repas du soir s’est toutefois déroulé dans une ambiance détendue, les chicleros ayant noyé leur angoisse à l’aide d’une bouteille de tequila, bien que l’incident n’ait pas pour autant permis de tranquilliser Winter et Ballantine. Ce dernier a pris la décision de veiller sur le campement jusqu’aux premières lueurs de l’aube, ne pouvant se fier ou même compter sur le concours des Mexicains. La moitié d’entre eux, victime des traîtrises de Bacchus (*), sont d’ailleurs déjà partie faire un tour du côté des vignes du Seigneur, leurs ronflements raisonnant à travers la forêt en faisant foi. Le professeur a bien insisté pour lui tenir compagnie, mais le déroulement des derniers événements a passablement diminué ses facultés, tout en portant atteinte à ce qui lui reste de vitalité.
   

     Il règne toujours une atmosphère d’étuve malsaine. Ballantine ne se sent pas à l’aise. Il veille sur le sommeil de ses compagnons d’un œil inquiet, assis à même le sol près du feu de camp, qu’il recharge avant que le besoin ne s’en fasse sentir. Sa carabine « 22 long rifle » automatique est installée sur ses genoux, au cas où, et les pinceaux de sa torche électrique fouillent de temps à autre les alentours avec insistance. Mais la mystérieuse présence, objet de leur inquiétude, paraît ne plus vouloir se manifester. Seul le crépitement du bois livré aux flammes résonne dans la nuit.
   

     Vers  les quatre heures du matin, Juan, quelque peu remis de sa « cuite » mais ne paraissant toutefois plus se trouver sous l’emprise des vapeurs d’alcool, s’est proposé pour le remplacer. Bon gré, mal gré, notre ami qui luttait déjà depuis un long moment pour ne pas s’assoupir, a tout de même consenti à rejoindre Winter qui dort du sommeil du juste sous la tente.

(* Bacchus : dieu grec de la vigne, du vin et du délire extatique)

   

                                                        

CHAPITRE  IV

   
   

     Ce sont les cris tonitruants d’une bande de perruches aux multiples couleurs, qui ont éveillé Ballantine. Il s’étire aussitôt comme une chatte, les yeux encore gonflés de sommeil. Sans quitter sa couche, il secoue le professeur qui râle un court instant, avant de se décider à entrouvrir timidement une paupière.
   

     Sitôt sur pied, il écarte la moustiquaire et tend le bras vers la malle métallique qui lui sert de table de chevet, pour consulter rapidement sa montre qui lui indique qu’il est déjà huit heures un quart.  Sa réaction est alors instantanée … 
   

     Il s’est détendu comme un ressort pour bondir à l’extérieur, où le Tropique lui souffle brutalement au visage son haleine brûlante. Tout en se grattant le cuir chevelu et en étouffant un dernier bâillement, il constate avec surprise la présence d’un tapir au milieu du camp, ce monstre doté d’une trompe, mi-sanglier, mi-éléphant, que les Indiens du Guatemala chassent avec une sarbacane. Le timide mammifère, qui paraît trouver à son goût l’herbe tendre de la clairière, n’accorde même pas un regard au bipède surgi de sa maison de toile. Il continue de brouter en toute impassibilité, complètement indifférent à la présence de cet intrus, qu’il considère assurément sans aucun intérêt particulier.
   

     Ballantine lui rend toutefois son désintéressement en détournant rapidement leregard, constatant avec contrariété que Juan n’est pas à son poste ! Pourquoi ne les a-t-il pas réveillés ? Il sait pourtant bien qu’ils ne sont pas ici pour faire la grâce matinée ! Que le moment n’est pas à paresser au lit ! Puis, les curieux événements impondérables qui se sont produits la veille l’assaillent aussitôt … Son regard s’est porté en direction du mur vert de la forêt, à l’instant où Winter fait à son tour son apparition. Bâillant comme une carpe, quitte à s’en décrocher la mâchoire, ce dernier semble néanmoins surpris de ne pas humer, comme d’habitude, l’agréable parfum de son breuvage matinal préféré, le thé.
   

     Avec un froncement de sourcils, Ballantine s’est emparé rapidement de ses vêtements, cherchant vainement des yeux la présence de Juan. Il fait aussitôt part de son inquiétude au professeur. Ce sentiment est à son comble et fait même place à de l’appréhension, lorsqu’il découvre la carabine abandonnée près de l’endroit où crépitait la veille au soir le feu de camp, visiblement éteint depuis longtemps par défaut de combustibles, à en juger par l’amoncellement  de cendres froides en un résidu grisâtre déjà solidifié.
   

     – Cet animal a un de ces toupets !… sourit Winter en apercevant le tapir qui, cette fois, a pris la fuite en direction de la forêt, galopant aveuglément droit devant lui, provoquant à son tour l’envol précipité d’un quetzal, cet oiseau d’une rare beauté, emblème du Guatemala.
   

     Ballantine, préoccupé par l’absence inexplicable du métis, s’est dirigé vers le refuge de ses congénères, à l’instant où ces derniers quittaient précipitamment leur gîte après avoir enfilé leurs vêtements à la hâte. Confus, se frottant les paupières, l’air penaud après avoir constaté que l’astre solaire était déjà haut dans le ciel, ils étouffent timidement un dernier bâillement en passant à plusieurs reprises leurs doigts bagués dans leurs tignasses dépeignées. Mais Ballantine et Winter ont échangé des regards chargés de contrariété, constatant avec ennui que Juan ne figurait pas parmi eux.
   

     – L’un d’entre vous sait-il où est Juan ?… questionne aussitôt Ballantine, les poings sur les hanches, planté devant les trois lascars, d’une voix marquée par une légitime appréhension.
   

     Les trois compères semblent avoir reçu le ciel sur la tête. Ils sortent sans aucun doute d’un sommeil lourd et ont visiblement la gueule de bois. L’un d’eux hésite un court instant, promène un regard ahuri autour de lui, rejette en arrière la mèche qui lui barre le front …
   

     – Juan  ? … Qué Juan ? …  Ah Juan !… bredouille-t-il d’une voix pâteuse, quasi inintelligible, les yeux hagards. Puis, le regard errant une nouvelle fois au hasard, il dévisage ses acolytes qui, avec un mouvement d’ensemble des plus significatifs, se sont contentés de hausser les épaules. L’un d’eux esquissant même une moue évasive. 
   

     Ballantine a ébauché un geste trahissant son impatience, croisant les bras en prenant un air déterminé.
   

     – Alors quoi ! Sacré bon sang, ne me dites pas qu’aucun d’entre vous ne sait où est passé Juan !… s’écrie-t-il cette fois d’une voix sévère et contrariée, une flamme d’inquiétude de plus en plus vive brillant dans ses prunelles.
   

     Devant l’air hébété des trois comparses, il a haussé les épaules, dépité, préférant ne pas insister avant de se rendre à l’angoissante réalité … Le dénommé Juan a bel et bien disparu. Conscient de l’incident de la veille au soir, il est impensable qu’il se soit aventuré seul dans la forêt, délaissant même son arme au mépris du danger. Un malaise indescriptible s’empare alors de tout son être. Cette jungle devient soudain pour eux l’enfer même de la solitude et de l’angoisse. Le professeur ne trouve même plus une parole réconfortante en cette circonstance alarmante, son visage ne reflétant qu’une expression tendue et grave. Mais les Mexicains semblent revenir peu à peu à la dure réalité, paraissant enfin refaire surface, pour hélas ne faire qu’accentuer encore la suspicion de leurs employeurs, renforcer leurs craintes, accroître un peu plus encore leur désarroi.
   

     – Por dios, ce temple est sacré Sénor ! Sourément endroit maudit. Juan avoir été enlévé par dieu Serpent… anticipe déjà l’un d’eux d’une voix blanche, la lèvre inférieure légèrement tremblante.  
   

     – Partir Sénor, por favor, partir vite d’ici ! Nous pas rester Sénor… enchérit un autre, en inspectant les environs d’un regard affolé tout en se signant à plusieurs reprises.  
   

     – Nous avoir foulé lieu sacré maya Sénor… ajoute le troisième, se signant à son tour, son visage basané reflétant une profonde expression d’effroi.
   

     Ballantine fait alors un effort surhumain pour se contenir, laissant échapper un soupir d’énervement, tout en crispant nerveusement les mâchoires. Bien que ces commentaires ne remettent nullement en doute leur courage mais fassent resurgir une superstition ancrée dans les mœurs, une peur-panique semble avoir visiblement pris possession des forestiers. Cette prise de conscience, pour le moins justifiable, laisse à penser qu’il ne faudra plus compter sur leur coopération. Ballantine n’est pas sans savoir qu’étant donné les circonstances, il sera maintenant délicat de continuer d’espérer leur concours, même en échange de fortes sommes. Cette situation l’incite à réprimer un mouvement d’humeur. Il se doit de paraître imperturbable, afin de répondre aussi calmement que possible à l’appréhension de ses compagnons pour pouvoir les remettre en confiance, sans laisser percer dans sa voix son inquiétude interne.
   

     – Reprenez-vous ! Vos affirmations relèvent de la pure imagination ! Seriez-vous devenus des femmelettes ? Et comment repartiriez-vous ? Vous auriez à parcourir plus de trois cents kilomètres à pied à travers la jungle avant de pouvoir espérer rejoindre le premier village ! …Abandonneriez-vous Juan ? … Allons, assez d’enfantillages ! Nous allons partir à sa recherche. Il ne doit pas être bien loin.   

     Le ton employé a été des plus significatifs, n’admettant aucune controverse. Bien que   plongés dans le doute, le scepticisme dont faisaient preuve les Mexicains paraît se dégeler progressivement. Silencieux et immobiles, la tête basse et la mine sombre, ils ont acquiescé d’un simple signe de tête, s’exécutant certainement de mauvaise grâce. L’un d’eux  a même étouffé un soupir haché en adressant un regard suppliant vers le ciel.
   

     Winter qui marche de long en large, les mains croisées derrière le dos à la manière d’un animal en cage, semble quant à lui précipité dans un abîme de perplexité. Pensif, la mine contrariée, visiblement rongé par une incertitude croissante, il a cependant jugé inutile d’en rajouter, ressassant pour son compte personnel ses sombres pensées.
   

     Submergés par ces événements pour le moins contrariants, d’aucuns n’avaient remarqué jusqu’alors les empreintes en relief en forme de fer à cheval, de la taille d’une assiette plate, profondément marquées dans la terre argileuse de la clairière. 
   

     C’est le professeur qui, toujours plongé dans ses pensées, donne soudain l’alerte.
   

     – Mauvais signe Sénor ! Traces du dieu Serpent ! Danger, danger !… affabule aussitôt Miguel, les yeux exorbités.
   

     – Non, c’est pas vrai ! Vous n’allez pas recommencer ! Assez de fanfaronnades !… rugit Ballantine avec sévérité, bien que son sang n’ait fait qu’un tour… Si ces marques ont un rapport quelconque avec la disparition de Juan, nous allons le découvrir… continue-t-il d’un air plus décidé que jamais… D’ailleurs, voyez vous-mêmes ! … Il n’y a aucun signe de lutte témoignant d’une hypothétique agression. Si d’aventure votre compagnon avait été malmené, voire même blessé, nous en trouverions des indices. Or, ce n’est pas le cas … Carlos gardera le campement… annonce-t-il aussitôt après quelques secondes de réflexion, la carabine déjà passée à la bretelle. Puis, sans même laisser le temps aux Mexicains de se reprendre … Vous deux, vous nous accompagnez… ajoute-t-il d’un ton sec en désignant un Diego et un Miguel peu rassurés. 
   

     S’attendant à une objection … qui ne vient pas ! Ballantine et Winter ont échangé des regards complices chargés de satisfaction. Les métis, bien que le stoïcisme ne les étouffe guère, mais n’ayant de toute évidence guère le choix, paraissent tout à coup calmés, bien que résignés serait le mot exact. Ils ont toutefois haussé les épaules d’un air fataliste, en marquant leur désapprobation d’un grognement laconique.
   

     Après avoir laissé leurs consignes au gardien et lui avoir confié un talkie-walkie, ce qui leur permettra de rester en liaison permanente et d’être avertis au cas où Juan serait de retour au camp durant leur courte absence, ils se sont enfoncés tous les quatre à travers le mur de verdure mystérieux et peu rassurant du Peten.
   

     Diego s’est muni de sa précieuse et rassurante vieille Winchester qui ne le quitte jamais. Mis à part les boissons, ils n’ont emporté que le strict nécessaire, conscients du fait qu’ils devraient, avec ou sans Juan, regagner le campement avant la nuit. Ils n’ont aucune peine à suivre les empreintes profondément ancrées dans le sol. C’est avec une légitime appréhension, que Ballantine a empoigné sa carabine, prêt à en faire usage sur l’être énigmatique qui semble hanter ce territoire. 
   

     La jungle abrite une faune piaillante, criante et rampante, avec une flore à sa juste mesure. Partout s’élèvent majestueusement à plus de cinquante mètres du sol des arbres immenses aux bois précieux, ainsi que d’innombrables espèces de palmiers. Pumas et jaguars qui hantent les lieux ne constituent pas de réels dangers. Seuls les parasites et les moustiques peuvent se révéler de véritables ennemis. Les espèces qui sévissent inlassablement le jour, disparaissent miraculeusement une dizaine de minutes avant la tombée de la nuit. Elles sont rapidement remplacées par une nouvelle vague d’insectes d’un autre type, à la morsure différente, mais toutefois aussi efficace.
   

     Il n’a pas été nécessaire aux deux Mexicains de prendre la tête de l’expédition pour débroussailler et se frayer un chemin, une trouée se trouvant déjà aménagée au sein de l’affolante végétation par l’être mystérieux aux curieuses empreintes. Les marques en fer à cheval continuent à en témoigner. Mais très vite, la flore devient folle et leurs assistants, coiffés de leurs larges sombreros, sont bientôt contraints d’élargir le passage à coups répétés de machettes. Dans cet enfer vert, sombrero et « machete » sont aussi indispensables l’un que l’autre. Il s’agit avant tout, dans cette fournaise, d’éviter l’insolation lorsque l’on quitte la protection des grands arbres et d’avoir bien en main le machete à tout faire. Cet outil ancestral, que rien ne saurait remplacer dans cet endroit, leur pend habituellement sur le côté dans sa gaine protectrice. Il s’agit de le tenir bien en main, prêt à toute éventualité, ou simplement pour dégager le chemin.
   

     Un nuage de gouttes vibrantes les a entourés un court moment, mais ce n’étaient que des oiseaux-mouches aux couleurs éclatantes, faisant penser à des jeux de lumière sur un jet d’eau. Ils continuent de s’enfoncer dans cette jungle rébarbative, royaume des maladies endémiques, communes à toutes les terres tropicales de basse altitude. En langue maya, le mot « Peten » signifie « endroit isolé ». Ce terme correspond parfaitement à la réalité de ce territoire, couvert d’une jungle très dense, isolé, et la plupart du temps, inaccessible. Au nord du Peten s’étale la péninsule du Yucatan, terre sèche et aride qui appartient au Mexique. Au Sud, les hauts plateaux du Guatemala le séparent du Pacifique. A l’Ouest, il est bordé par les montagnes du Chiapas et à l’Est par l’ancien Honduras britannique devenu l’état constitutionnel du Belize depuis 1981, et enfin la république du Honduras.
   

     A une quarantaine de mètres de leurs têtes, le feuillage dément du tropique tresse une voûte si serrée, que la forêt paraît baigner dans la pénombre. Cet abri naturel les protège des rayons brûlants du soleil, mais ne les épargne pas un seul instant de la chaleur étouffante, malsaine et insupportable, régnant à l’intérieur.   
   

     Au terme de deux heures d’une marche épuisante et d’une progression difficile, ils sont enfin arrivés en bordure d’un lac frangé de palmiers et de bananiers sauvages, dont les eaux vertes scintillent dans la pleine lumière du jour. Aussi en profitent-ils pour marquer une pause, les traces s’interrompant curieusement à la limite de la nappe d’eau.
   

     Winter, suant par tous les pores, s’est allongé à l’ombre d’un palmier géant, aux côtés de Diego ; l’autre métis étant resté aux côtés de Ballantine, en bordure de l’étang.
   

     – Juan emporté dans les eaux du lac Sénor ! Dieu Serpent va lé pounir et nous avec !… dramatise de nouveau Miguel avec des paroles étranglées.

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